VII
FONTAINE DE NOTRE-DAME DE
MARCEILLE.
Nous avons
le bonheur de posséder dans nos contrées, à un kilomètre au nord de
Limoux, un sanctuaire dédié à la Sainte Vierge, assidûment visité, et
entouré d'une vénération qui ne s'est jamais démentie. Fort rapproché des
bords de la rivière d'Aude aux eaux tranquilles, et placé sur un coteau
dominant la vallée, ce sanctuaire frappe aisément le regard qui se fixe
avec complaisance sur ce lieu béni, où la douce Mère du Sauveur distribue
ses consolations et ses secours à tous les adorateurs de son Fils,
accourant près d'elle pour demander et supplier. Les supplications n'ont
jamais été vaines, et les exvoto suspendus autour de l'image vénérée,
témoignent assez de la joie et de la reconnaissance des infortunés qui ont
obtenu les faveurs sollicitées.
Le
sanctuaire est gardé par les enfants de Saint Vincent de Paul, le saint
dont le coeur appartenait aux orphelins et aux malheureux, et sous la
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direction
de ces pieux et savants missionnaires, dignes héritiers des vertus et de
la charité de leur bienheureux fondateur, le temple privilégié a vu une
foule, plus considérable que jamais, s'agenouiller et prier dans
l'enceinte sacrée.
A peu de
distance, vers le haut de la rampe (1) bordée d'arbres verts conduisant au
sanctuaire, une fontaine laisse tomber goutte à goutte son eau limpide
dans un bassin de marbre. Par les grandes pluies, la goutte d'eau continue
de tomber avec uniformité, et les temps de grande sécheresse ne la
tarissent point. Les innombrables chrétiens qui vont rendre hommage à la
Sainte Vierge, s'arrêtent un instant à la fontaine, et après avoir fait
une prière, puisent quelques gouttes de cette eau dont ils mouillent leurs
paupières.
Pourquoi
agissent-ils ainsi ? La plupart l'ignorent ; mais la mère de famille
enseigne à ses fils, et ceux ci transmettent à leurs enfants la pieuse
pratique en usage à la fontaine de Notre-Dame de Marceille. C'est
ainsi qu'on désigne la fontaine ; les vieux chroniqueurs, cependant, l'ont
connue sous le nom de fontaine de Notre-Dame de Marsilla.
Au temps
de l'occupation première des Gaules,
(1) Cette
rampe porte le nom de Voie sacrée.
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cette
fontaine, coulant goutte à goutte, avait dû rendre le terrain boueux, et
par suite, rempli de joncs et de cette graminée que l'on retrouve dans
tous les sols humides : c'était là ce que les Celtes appelaient le
haum-moor, terme qu'ils ont écrit sur tous les points du pays gaulois,
partout où se présentait à leurs yeux un terrain plus ou moins marécageux.
La petite source, sans nom comme toutes celles dont l'eau trop rare pour
former un faible ruisseau, suffisait à peine à faire un terrain de
haum-moor, retraçait toutefois à leur esprit une signification précise et
vénérable.
Plus tard,
quand les Gaulois, perdant peu à peu leurs pures croyances sous
l'influence désastreuse des étrangers, furent tombés dans le culte
idolâtrique, ils commencèrent à adorer ce qui autrefois était simplement
en vénération, les fontaines surtout, qui réalisaient à leurs yeux
obscurcis les attributs d'une Providence bienfaisante.
Les
premiers missionnaires chrétiens, comprenant la difficulté de faire
disparaître du coeur du peuple cette vénération idolâtrique pour les
fontaines, firent ce qu'ils avaient déjà fait pour les ménirs sur lesquels
ils avaient gravé le signe de la Rédemption. Ils placèrent auprès des
sources, des croix, des statues de la Sainte Vierge,
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cherchant
ainsi à rendre la pureté aux croyances en éclairant les esprits.
La
fontaine de Marceille dût, comme les autres, être ornée d'une statue de la
Sainte Vierge. Est-ce celle qui, perdue au milieu des tourmentes des
invasions Sarrasines, a été plus tard retrouvée et placée avec honneur
dans le sanctuaire destiné à la recevoir ? Cela nous parait fort probable.
Cette image de la Sainte Vierge, tenant sur ses bras son divin Fils et
sculptée dans un bois noir, indique sa provenance
orientale : sa position auprès d'une fontaine, et c'est bien dans un champ
voisin de la petite source qu'on l'a retrouvée, nous désigne les premiers
temps du Christianisme dans les Gaules. Ces probabilités prennent une
forme encore plus grave, si nous cherchons à pénétrer le sens du nom de
Notre Dame de Marceille ou Marsilla.
Les
nouveaux chrétiens, se confiant en la tendresse de la Mère du Seigneur
Jésus, seront venus demander, à genoux aux pieds de son image placée
auprès de la fontaine, la guérison ou l'adoucissement de leurs souffrances
corporelles, et ces Gaulois, auront exprimé dans le mot Marsilla la somme
des faveurs les plus ordinaires obtenues de la bonté de la Sainte Vierge :
elle était pour eux Notre-Dame de Marsilla, ou des yeux gâtés,
endommagés et fermés par la mala-
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die –
to mar, gâter, endommager, – to seel (sil),
fermer les yeux –. L'ignorance de la prononciation des mots celtiques a pu
seule conduire, dans la suite des temps, à dire marseel, (Marceille)
pour Marsil.
Nous
pourrions citer encore le nom d'un autre sanctuaire de nos contrées, situé
près de Caunes et appelé Notre-Dame du Cros. Là aussi, au-dessus de
la magnifique fontaine qui jaillit au pied de la montagne, on avait marqué
une croix – cross, croix –. Une statue de la Sainte Vierge a, plus
tard, remplacé la croix auprès de la fontaine, et le sanctuaire bâti à peu
de distance, a reçu le nom de Notre-Dame du Cros ou Notre Dame de la
Croix.